Les travaux menés au sein d’Afilog autour d’ACES — l’Afilog Carbon Efficiency Scale — arrivent aujourd’hui à leur terme, et l’outil permettant de le calculer sera présenté prochainement.
Mais pourquoi ACES ? Pourquoi fallait-il construire un nouvel indicateur alors qu’il existe déjà de nombreux référentiels carbone dans l’immobilier ?
Le cahier des charge initial d’ACES
Pour répondre à cette question, reprenons le cahier des charges défini par Afilog au démarrage des travaux de conception d’ACES.
(On notera au passage qu’un tel cahier des charges va bien au-delà de la seule logistique, et peut s’appliquer à tout type de bâtiment ; on relèvera aussi qu’il contient déjà, en germe, les principales caractéristiques d’une comptabilité carbone immobilière.)
La mise en place d’un indicateur d’émissions GES intrinsèque au bâtiment consiste à associer, à chaque bâtiment, et pour chaque année, une valeur numérique (en kg eqCO2 / m² / an) représentative des émissions de GES de ce bâtiment selon un mode d’exploitation conventionnel de ce bâtiment
Cette valeur numérique intègre, selon des règles à déterminer
- Les émissions passées dues à la construction et aux travaux
- Les émissions actuelles dues à l’exploitation (selon une exploitation conventionnelle)
- Les émissions futures dues à la déconstruction du bâtiment (calculées conventionnellement)
de sorte que la somme des indicateurs sur toutes les années (prévues conventionnellement) de vie du bâtiment est égale à la somme totale des émissions de GES du bâtiment sur toutes les phases de son cycle de vie (selon une exploitation conventionnelle).
Un tel indicateur permet (i) de situer chaque bâtiment sur une échelle en kg eqCO2 / m² / an, (ii) de repérer l’évolution de ses émissions dans le temps, et (iii) de les comparer avec celles d’autres bâtiments.
Il se prête à la mise en place d’échelles de valeur (le cas échéant, par catégorie de bâtiment), permettant (i) de labelliser les bâtiments selon leurs émissions, et (ii) d’assigner aux bâtiments des objectifs d’amélioration dans le temps (le cas échéant, en fonction de leur catégorie) , ainsi qu’à la construction de tableaux de bord au niveau d’un ensemble de bâtiments.
Dans le présent article, on abordera la question suivante : « en quoi les référentiels s’appuyant sur l’analyse en cycle de vie (ou ACV) – comme, par exemple, la RE2020, ou LCBI – ne répondent pas vraiment, en l’état, au cahier des charges ci-dessus ? »
Les méthodes d’analyse du cycle de vie
Les méthodes d’analyse du cycle de vie appliquées aux bâtiments (fondées sur les principes généraux des normes ISO 14040 et ISO 14044 et mises en œuvre, en Europe, notamment à travers la norme EN 15978) permettent de calculer une mesure de l’empreinte CO2 sur l’ensemble de la vie du bâtiment ; elles sont principalement mises en œuvre en phase de construction ou de rénovation lourde.
La mesure calculée via ces méthodes est la somme des empreintes CO2 liées à la construction (et à la déconstruction), à l’exploitation (via, notamment, la consommation d’énergie), et à la rénovation, selon un scénario et des hypothèses définis. Les composantes liées à l’exploitation, à la rénovation, et à la déconstruction sont calculées par anticipation (puisque le calcul a lieu au moment de la phase de construction ou de rénovation lourde), et donc, par simulation.
Il s’agit d’une mesure fort utile pour évaluer et optimiser le bâtiment au moment de sa construction ; l’évolution réelle de l’empreinte du bâtiment au fil de sa vie – évolution qui peut résulter d’actions de rénovation légère ou d’amélioration de l’exploitation – n’est cependant pas intégrée.
La limite de ces méthodes pour la mesure de la performance CO2 en exploitation
On pourrait bien sûr, conceptuellement, étendre les méthodes ACV pour les mettre en œuvre également en phase d’exploitation.
Une telle approche sera cependant problématique, pour la raison suivante : la quantité totale d’émissions CO2 sur la durée de vie de l’actif – exprimée en kg eqCO2 / m² – n’est pas, en soi, une mesure adéquate de la performance CO2 d’un actif en exploitation.
En effet, une mesure de performance n’a de sens que rapportée à une métrique représentative du service rendu.
Or, pour un bâtiment en exploitation, le service rendu est la mise à disposition d’une surface donnée pendant une durée donnée : ce n’est pas la même chose que de mettre à disposition à un exploitant (et de construire en vue de cela) 1 m² pendant 35 ans, et 1 m² pendant 50 ans[1]. La métrique pertinente est donc le m² x an ; et non le seul m², qui est une métrique représentative d’une activité de type « construction », mais pas d’une activité de type « en exploitation ».
Or, lorsque l’on parle de « pilotage de la décarbonation » pour un secteur comme l’immobilier dans son ensemble – en ce qu’il inclut non seulement la construction, mais aussi l’exploitation du parc déjà construit – il faut un indicateur qui se rapporte à l’utilité de ce secteur, c’est-à-dire exprimé en kg eqCO2 / m² / an.
Il ne s’agit donc pas là d’une limite de l’ACV, mais de la conséquence du fait qu’elle répond à une question différente : « quelle est l’empreinte carbone d’un projet sur son cycle de vie ? », et non « quelle est la performance d’un actif en exploitation ? »[2].
Autres limitations pratiques
Une telle approche se heurterait par ailleurs à certains obstacles pratiques :
En premier lieu, les méthodes ACV sont relativement lourdes (et complexes et coûteuses) à mettre en œuvre, donc se prêtent difficilement – telles que – à une mesure en continu de l’empreinte CO2
En second lieu – c’est là une difficulté importante –
- Le calcul, selon ces méthodes, nécessiterait que l’on fasse la somme des émissions réelles constatées de CO2 sur toutes les années antérieures à l’année du calcul
- Ceci impliquerait que l’on ait une connaissance (raisonnablement prouvable) des consommations et des conditions d’exploitation du bâtiment sur toutes ces années écoulées
- Or l’expérience montre que, en pratique, pour la plupart des actifs, on n’a pas une telle connaissance (et on peut supposer que ce sera encore le cas dans le futur)
Conclusion
Les méthodes ACV répondent donc à une question essentielle : quelle est l’empreinte carbone d’un projet sur son cycle de vie ?
Mais cette question n’est pas celle du pilotage carbone d’un parc immobilier existant.
Piloter suppose de pouvoir attribuer une performance carbone à un actif année après année, en intégrant à la fois son passé, son exploitation présente et les événements futurs conventionnellement associés à son cycle de vie.
C’est précisément cette question que nous avons cherché à résoudre avec ACES.
Dans le prochain article, nous verrons pourquoi CRREM, malgré son importance croissante dans l’immobilier, ne répond pas davantage à cette question.
[1] Ce dernier point est important, en particulier si l’on souhaite construire un indicateur qui « incite » les acteurs à arbitrer « dans le bon sens » les enjeux autour de la durée de vie des bâtiments : « est-ce que je restructure, ou est-ce que je démolis / reconstruis ? »
[2] Noter que LCBI distingue en fait carbone embarqué et carbone opérationnel, avec des métriques différentes ; mais cela ne produit pas encore nécessairement un indicateur unique permettant de piloter, année après année, la performance carbone intrinsèque d’un actif.